Être un homme dans un univers de femmes

Etre un homme dans un univers de femmes
Si la démographie des professions de santé évolue, hommes sages-femmes ou aides-soignants restent encore l’exception à la règle. Leur approche est-elle différente ? Apportent-t-ils quelque chose de spécifique à la prise en charge des patients et de leur entourage ? Et, tout simplement, comment se sentent-ils accueillis par leurs collègues ?

Un point sur la tendance

Soigner, prendre soin, est-ce une affaire de femmes ? La tendance à la féminisation des professions de santé se confirme, en effet, y compris dans des bastions traditionnellement masculins. Les jeunes filles sont désormais majoritaires parmi les étudiants en médecine. En début de cursus, elles représentent 64 % des inscrits ; la parité hommes /femmes devrait être atteinte en 2025 chez les médecins en exercice, selon l’étude de l’Insee Santé et protection sociale (2006). Les pharmaciens, eux, comptent déjà plus de 65 % de femmes. Celles-ci s’invitent en masse, également, dans des professions paramédicales jusque-là à dominante masculine.

Depuis la fin des années 1980, elles représentent la moitié des diplômés en kinésithérapie, alors qu’elles étaient 43 % en 1982 et seulement 36 % en 1970

Homme dans un "métier de femmes"

En revanche, et à l’exception de la profession de pédicure-podologue, où il y a à présent 75 % de diplômés, les hommes peinent à s’imposer dans des secteurs traditionnellement très féminisés : infirmiers, sages-femmes, aidessoignants, orthophonistes, orthoptistes, psychomotriciens, ergothérapeutes…

Exemple le plus criant : le métier de sage-femme. Ouvert aux messieurs depuis 1982, il reste féminin dans plus de 98 % des cas ! Selon l’Insee,la part des hommes devrait malgré tout progresser. Un peu malgré eux, du fait que, depuis 2002, une première année d’études est commune aux sages-femmes, aux médecins et aux odontologistes. En cas de mauvais classement, les jeunes gens n’ont d’autre choix que la filière sage-femme. C’est ainsi qu’en 2004, sur les bancs des écoles de sages-femmes, 13 % des étudiants étaient des garçons.

Olivier Vassard, un pionnier, a tenté une première année de médecine et, à défaut, se serait bien vu infirmier ou ergothérapeute. C’est une amie qui lui a fait découvrir le métier de sage-femme. Il a rencontré des professionnelles à l’hôpital de Dieppe (où il exerce aujourd’hui au pavillon mère et enfant). « Ce qui m’a plu, dit-il, c’est l’aspect relationnel de la pratique et son autonomie, tant que les naissances se déroulent normalement. » Lorsqu’il intègre l’école de sages-femmes du CHU de Rouen en 1996, il est le seul garçon parmi soixante-dix-neuf filles.

Son arrivée à la maternité de Dieppe a été bien perçue par ses collègues, et les femmes enceintes ne l’ont jamais rejeté. « Les grossesses sont précieuses aujourd’hui, parce que moins nombreuses. Ce qui compte pour les couples, ce sont les compétences de la personne qui les prend en charge, peu importe qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme », note Olivier Vassard. Un plus pour ce sage-femme, marié, père de deux enfants : une fois par mois il s’occupe exclusivement des pères, répondant à leurs questions, à leur anxiété. Il leur fait visiter les salles d’accouchement afin « qu’ils ne se sentent plus parachutés juste au moment de la naissance ». Là, c’est le père qui parle.

Relationnel et technicité

Claude Llorca, aide-soignant en traumatologie au CHU de Bordeaux est, lui aussi, une exception dans ce secteur dominé à 90 % par les femmes. « À l’école, j’étais déjà le seul garçon », précise-t-il. Lors de son arrivée dans le service de neurologie, il y a quinze ans, l’accueil a été plutôt frais, les femmes pensant qu’il ne tiendra jamais le coup. En orthopédie où il travaille à présent, l’équipe comprend quelques hommes infirmiers, et l’ambiance est, selon lui, « plus sereine ».

« Nous assurons des soins d’aide à la vie courante, lever, toilette, bassin, habillage… Pour des questions de religion ou de pudeur, cela peut gêner certains malades, alors je permute avec une de mes collègues. Mais c’est extrêmement rare, les patients trouvent que je suis dans mes gestes souvent plus doux que les femmes ! »

Pour quelles raisons certains hommes sont-ils attirés par les professions paramédicales, et par le métier d’infirmier notamment ? Un travail effectué par des étudiantes infirmières belges dans le cadre d’un programme d’échange professionnel financé par l’Union européenne apporte un éclairage. Il ressort de cette étude conduite auprès d’infirmiers français, irlandais, italiens, néerlandais et roumains que « la sécurité de l’emploi, l’attrait pour le monde médical et la volonté d’aider l’être humain sont les motivations premières de l’infirmier au masculin ».

Dans leur pratique, les hommes insistent sur leurs compétences techniques, leur sens de l’organisation et le respect pour les malades, tandis que les femmes seraient plus attachées au dialogue. S’ils disent être bien acceptés par les patients, les infirmiers reconnaissent que travailler au côté des femmes leur demande patience et compréhension.

La masculinisation du métier d’infirmier dépendrait, selon l’enquête, de la revalorisation de la profession et d’un salaire plus attractif. Des revendications que partagent totalement es femmes.

Ce qu'il en pense...

Nicolas Le Verge, 35 ans, infirmier de bloc opératoire en gynécologie, hôpital de Brest. Auteur de “Les yeux dans les yeux, le charme a opéré”, éd. Alexine.

Au cours de mes études d’infirmier, j’ai découvert le bloc. J’ai d’abord travaillé en clinique où j’ai passé un DU d’hygiène, puis j’ai intégré le CHU de Brest qui me permettait de suivre la formation d’IBODE. Mon affectation au bloc de chirurgie obstétricale est un pur hasard. Avec mes collègues femmes, l’ambiance est sereine, nous nous respectons. Le fait que j’écrive dans “Pulsations”,la revue du CHU, ou que je réalise des vidéos chirurgicales a peut-être favorisé mon intégration. Les relations avec les patientes varient en fonction des gestes : au cours d’une IVG, je sens parfois dans le regard des femmes la peur d’être jugée, je les rassure ; pour une fécondation in vitro,je plaisante, je dédramatise ; pour les hystéroscopies, la gêne des femmes est évidente, je deviens donc très technicien. Quand on est un homme dans cet univers, il faut savoir s’adapter.

Carole NIZINCOURT - Mis à jour le 30/06/2008